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France Open Data

Vote vs exécuté : ce que la Ville dépense plus, ce qu'elle dépense moins que prévu

Sur six exercices, certains postes du budget Ville sont systématiquement sur-exécutés (Économie de fonctionnement à +35 %, Transport en investissement à +23 %), d'autres systématiquement sous-exécutés (Économie en investissement à -26 %, Emprunts & Dette à -23 %). Anatomie du décalage entre la promesse votée en début d'année et la réalité comptable constatée en fin d'année.

Chaque année en décembre, le Conseil de Paris vote le Budget Primitif (BP) : la prévision détaillée des dépenses et recettes pour l'exercice à venir. Treize mois plus tard, en début d'exercice suivant, ce même Conseil approuve le Compte Administratif (CA) : la photo réelle de ce qui a été dépensé. Les deux documents portent sur les mêmes postes, mais leurs montants ne coïncident jamais. Pour de bonnes raisons (recettes incertaines, opportunités à saisir, chantiers retardés) — et pour quelques moins bonnes (sur-budgétisation tactique, projets reportés sans alerte).

Cet article quantifie le décalage entre voté et exécuté pour la Ville de Paris, sur les six dernières années comparables (2019-2024). Il identifie les cinq postes systématiquement sur-exécutés et les cinq postes systématiquement sous-exécutés, et propose trois lectures non-exclusives pour comprendre ces écarts.

Le taux d'exécution global : entre 90 % et 95 %

Sur l'ensemble des dépenses, le taux d'exécution global de la Ville oscille entre 90 % et 95 % selon les exercices. C'est-à-dire que 5 à 10 % des crédits votés ne sont effectivement pas dépensés — soit 500 M€ à 1 Md€ par an, en gros.

AnnéeVotéExécutéTaux global
201910,28 Md€9,81 Md€95,4 %
202010,52 Md€9,50 Md€90,3 %
202110,36 Md€9,56 Md€92,2 %
202211,01 Md€10,25 Md€93,1 %
202311,32 Md€10,39 Md€91,8 %
202411,49 Md€10,67 Md€92,8 %

L'année 2020 affiche le taux le plus bas (90,3 %) — effet pandémie, marché ralenti, chantiers reportés. 2019 atteint 95,4 % — exécution conforme à la prévision.

Mais derrière cette moyenne, les écarts par poste sont énormes. C'est cette désagrégation qui révèle la vraie texture du budget Ville.

Les cinq postes systématiquement sur-exécutés

En classant les écarts moyens (Exécuté − Voté) / Voté sur les six exercices, voici les cinq postes qui dépassent systématiquement leur prévision :

RangThématiqueSectionÉcart moyenVoté cumuléExécuté cumulé
1ÉconomieFonctionnement+35,0 %324 M€471 M€
2TransportInvestissement+22,8 %1 019 M€1 254 M€
3Fiscalité IndirecteFonctionnement+11,8 %1 381 M€1 515 M€
4Dotations & ParticipationsFonctionnement+9,5 %239 M€240 M€
5TransportFonctionnement+1,9 %3 833 M€3 906 M€

Le n°1 est saisissant : la thématique « Économie » de fonctionnement est sur-exécutée de 35 % en moyenne sur 6 ans. La Ville vote 324 M€ cumulés, elle en dépense 471. C'est l'écart le plus systématique du budget parisien — il ne s'agit pas d'un dérapage ponctuel mais d'un biais structurel de prévision, vraisemblablement lié à des dispositifs de soutien à l'économie (subventions exceptionnelles, aides aux commerces, plans de relance) qui se déclenchent en cours d'exercice et n'étaient pas prévisibles au vote.

Le n°2 (Transport en investissement, +23 %) est presque aussi structurel — il reflète vraisemblablement des engagements pluriannuels (rénovation de tunnels, contrats avec IDFM) qui mordent sur l'exercice initial une fois les facturations confirmées.

Les cinq postes systématiquement sous-exécutés

À l'inverse, voici les postes (filtrés sur les volumes votés > 100 M€ pour pertinence) qui sous-exécutent le plus :

RangThématiqueSectionÉcart moyenVoté cumuléExécuté cumulé
1ÉconomieInvestissement−26,1 %249 M€186 M€
2Emprunts & DetteInvestissement−23,2 %2 983 M€2 240 M€
3EnvironnementInvestissement−11,3 %444 M€385 M€
4SocialInvestissement−10,5 %402 M€360 M€
5UrbanismeInvestissement−8,2 %4 348 M€3 999 M€

Le n°2 (Emprunts & Dette) est numériquement énorme : sur 6 ans, la Ville a voté 3 Md€ d'opérations d'emprunt et de gestion de dette en investissement, mais elle n'en a réalisé que 2,24 Md€ — soit 743 M€ non mobilisés. Cela traduit une politique de prudence : la Ville lève moins d'emprunts qu'elle n'en avait théoriquement autorisés, pour ne pas alourdir le service de la dette.

Le n°5 (Urbanisme) est le plus important en volume voté : 4,35 Md€ programmés sur six ans, dont 350 M€ non exécutés. C'est l'effet structurel des grands chantiers urbains : entre la décision d'engagement et le décompte général définitif, il s'écoule typiquement 18 à 36 mois — pendant lesquels les crédits non consommés sont reportés d'un exercice à l'autre.

Le Conseil municipal de Paris en séance — Rapport général du budget 1897
Conseil de Paris en session budgétaire en 1897 (gravure de H. Coëylas, Paris Musées). La distinction Budget Primitif / Compte Administratif structure la comptabilité publique française depuis le XIXᵉ siècle — une stabilité qui rend possible la comparaison voté/exécuté que cet article propose.

Trois lectures pour comprendre ces écarts

1. La lecture « politique » (sur-budgétisation tactique)

Voter plus large que ce qu'on dépensera donne une marge de manœuvre en cours d'exercice. C'est confortable politiquement (« nous avions provisionné, nous avons réagi ») mais peu transparent. Les écarts importants peuvent être lus, dans le débat public, comme des promesses non tenues — particulièrement sur l'investissement, où la visibilité politique d'un projet retardé est forte.

2. La lecture « technique » (cycles longs des chantiers)

Les opérations d'investissement sont par nature étalées dans le temps. La Ville inscrit en autorisation de programme (AP) un montant pluriannuel, et chaque exercice consomme une fraction sous forme de crédits de paiement (CP). Si un chantier prend 6 mois de retard, les CP basculent à l'année suivante — sans que ce soit une « non-décision ». C'est la lecture la plus indulgente, et c'est généralement celle de la Direction des Finances.

3. La lecture « comptable » (prudence sur les recettes)

Les recettes étant elles-mêmes soumises à incertitude (recettes fiscales locales, droits de mutation, dotations d'État), la Ville sur-budgétise prudemment ses dépenses pour avoir une marge en cas de chute des recettes. Cette pratique est largement acceptée par la chambre régionale des comptes, dans des limites raisonnables (l'écart global Paris autour de 5-10 % en est).

Aucune de ces trois lectures n'est exclusive. Toutes trois jouent simultanément sur n'importe quel poste donné. C'est ce qui rend la lecture politique du compte administratif si délicate : on ne peut pas trancher mécaniquement entre « la Ville n'a pas tenu sa promesse » et « la Ville a fait preuve de prudence comptable ».

Stade Tour Eiffel pendant les JO 2024
L'investissement de la Ville en 2024, année des Jeux, a sur-exécuté la moyenne historique sur le poste « Transport » et sous-exécuté sur les postes « Urbanisme » et « Économie ». Les écarts s'expliquent moins par des choix politiques que par le calendrier réel d'avancement des chantiers et des marchés pluriannuels.

Le cas particulier de l'investissement

Si l'on regroupe les chiffres par section (fonctionnement vs investissement), un fait saute aux yeux : le fonctionnement est exécuté quasi-au-vote (taux 94-99 %), tandis que l'investissement sous-exécute systématiquement (taux 72-84 %).

AnnéeTaux fonctionnementTaux investissement
201998,6 %83,6 %
202095,5 %72,0 %
202195,2 %80,8 %
202296,0 %82,7 %
202394,4 %~83 %
2024~95 %~84 %

Cette asymétrie est structurelle. Le fonctionnement est rigide (salaires, contrats, prestations sociales — on dépense ce qui est dû), donc les dérives sont rares et faibles. L'investissement est élastique (chantiers qui prennent 18-36 mois, marchés qui glissent, subventions de l'État qui n'arrivent pas à temps), donc les écarts sont importants et systématiques.

Cette asymétrie est utile à connaître pour lire un compte administratif : un taux d'exécution de 80-85 % en investissement est la norme dans les grandes collectivités françaises, pas une exception parisienne. Lire un écart investissement comme une « non-tenue » mécanique de promesse fait abstraction de cette norme — sans pour autant qu'il faille systématiquement écarter la lecture politique, qui peut être pertinente dossier par dossier.

Ce que ces chiffres ne disent pas

Cette analyse s'arrête à ce que le pipeline open-public-data permet de mesurer. Elle ne dit pas :

  • Les motifs précis de chaque sous-exécution — il faudrait pour cela accéder aux notes internes de la DAF (Direction des Affaires Financières) qui justifient les bascules de CP entre exercices
  • L'évolution dans le temps d'un poste donné — l'analyse présente des moyennes 6 ans, qui peuvent masquer des trajectoires (un poste en sur-exécution croissante mérite plus d'attention qu'un poste en sur-exécution stable)
  • Le détail par opération — on raisonne par grande thématique, pas par chantier ou marché individuel

Ce qu'elle dit, en une phrase : le budget de la Ville n'est pas exécuté à l'identique du vote ; certains postes dérivent systématiquement à la hausse (Économie de fonctionnement, Transport en investissement), d'autres systématiquement à la baisse (Économie en investissement, Emprunts & Dette, Urbanisme). Lire un budget voté comme une promesse stricte est trompeur. Lire un compte administratif sans se référer au vote initial l'est aussi. Le bon outil est la comparaison systématique des deux — ce que peu d'observateurs font dans la presse.


Sources : Pipeline open-public-data, fichier vote_vs_execute.json (jointure entre Budget Primitif éditique et Compte Administratif Open Data Paris) · Périmètre : opérations ventilées par fonction (chapitres 900-908 et 930-938), hors opérations non-ventilées (dette globale, dotations) · 6 exercices comparables 2019-2024.