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France Open Data

Le 7ᵉ à 4 %, le 19ᵉ à 40 % : la géographie du logement social parisien

Pourquoi certains arrondissements concentrent dix fois plus de logements conventionnés que d'autres. Quatre facteurs structurants — héritage du XIXᵉ, ZAC, prix du foncier, droit de préemption — qui expliquent une carte qu'aucune politique de rattrapage ne peut redessiner rapidement.

À l'échelle de Paris, le taux moyen de logement social tourne autour de 25 % du parc principal de résidences. C'est un chiffre rond, presque pédagogique. Sous cette moyenne, l'écart entre arrondissements est saisissant : 4 % dans le 7ᵉ, 40 % dans le 19ᵉ. Un rapport de 1 à 10. Ce ratio s'inscrit dans une histoire foncière qui s'étend sur un siècle, et qui se lit à travers quatre facteurs structurants — héritage du XIXᵉ, ZAC, prix du foncier, droit de préemption — dont le dernier est rarement mentionné dans les débats publics.

25 % · seuil SRU025 %50 %75 %19ᵉ40 %20ᵉ35 %13ᵉ34 %18ᵉ31 %14ᵉ27 %12ᵉ26 %17ᵉ24 %15ᵉ20 %11ᵉ17 %10ᵉ16 %9ᵉ14 %5ᵉ11 %3ᵉ10 %4ᵉ9 %2ᵉ8 %16ᵉ7 %8ᵉ5 %1ᵉʳ5 %6ᵉ4 %7ᵉ4 %
Taux de logement social par arrondissement, parc principal de résidences, 2024. En rouge : arrondissements sous le seuil SRU de 25 %. En ocre : autour du seuil. En bleu : au-dessus. Sources : inventaire SRU 2024 (DRIHL) + RPLS.

Facteur 1 — Le foncier de l'État, hérité du XIXᵉ

Le logement social parisien moderne s'est construit sur du foncier déjà public, pas sur du foncier acheté aux propriétaires privés. Or ce foncier n'était pas réparti uniformément : les anciens octrois, les fortifications de Thiers (démolies à partir de 1919), les terrains militaires, les gares de marchandises et les emprises ferroviaires étaient massivement concentrés sur les ceintures est et nord de la capitale.

Quand ces emprises ont été libérées — entre 1920 et 1990 — elles ont été réutilisées pour du logement public, faute de demande privée immédiate (les zones étaient dévalorisées par leur passé industriel ou militaire). Le 19ᵉ et le 20ᵉ, dotés en fortifs et en emprises SNCF, ont donc hérité d'un stock foncier disponible et bon marché. Le 7ᵉ, densément bâti en hôtels particuliers dès le XVIIIᵉ siècle, n'en disposait pas — et n'en dispose toujours pas.

Ce facteur, à lui seul, explique environ la moitié de la variance entre arrondissements selon les modélisations de l'Atelier parisien d'urbanisme (Apur). Un siècle plus tard, on lit encore la carte des fortifs sur celle du logement conventionné.

Hôtel des Invalides, vue nord, Paris 7ᵉ
L'Hôtel des Invalides domine le 7ᵉ arrondissement, où le bâti dense en hôtels particuliers, ministères et bâtiments d'État laisse peu d'emprise foncière mobilisable pour le logement social. Taux 2024 : 4 %.

Facteur 2 — Les ZAC des années 1980-2000

La seconde vague de construction de logement social est passée par les ZAC — zones d'aménagement concerté. Paris Rive Gauche dans le 13ᵉ, Clichy-Batignolles dans le 17ᵉ Nord, Bercy dans le 12ᵉ, les Olympiades dans le 13ᵉ, Tolbiac, la Villette dans le 19ᵉ, Pajol dans le 18ᵉ…

Toutes ces opérations avaient un quota de 30 à 50 % de logement social dans leur cahier des charges, fixé par convention entre la Ville et l'aménageur (souvent la SemPariSeine ou Paris Habitat). Sur Paris Rive Gauche, par exemple, près de 40 % des 7 500 logements livrés depuis 1995 sont conventionnés. Sur Clichy-Batignolles, ce ratio dépasse 50 %.

Les arrondissements sans ZAC majeure — 1ᵉʳ, 2ᵉ, 3ᵉ, 4ᵉ, 6ᵉ, 7ᵉ, 8ᵉ — n'ont pas eu ces apports structurels. Et pour cause : le tissu urbain de ces arrondissements est figé depuis le baron Haussmann. Aucun terrain mobilisable de plus d'un hectare n'y est disponible.

Facteur 3 — Le prix du foncier privé

Construire du logement social dans un arrondissement coûte à peu près le prix de racheter du foncier privé. Or le prix au m² n'est pas uniforme :

ArrondissementPrix médian au m² (2024)Taux de logement social
6ᵉ14 000 €4 %
7ᵉ13 500 €4 %
8ᵉ12 800 €5 %
4ᵉ12 100 €9 %
16ᵉ11 900 €7 %
19ᵉ8 500 €40 %
20ᵉ8 800 €35 %
18ᵉ8 300 €31 %

La corrélation entre prix du foncier privé et taux de social est négative et forte (coefficient de corrélation de Pearson ≈ −0,82 sur les 20 arrondissements). Rattraper le 7ᵉ au niveau moyen parisien (25 %) coûterait, à foncier équivalent, environ trois fois le coût d'une même opération dans le 19ᵉ. À enveloppe constante, ce coût additionnel se paie en moindre production ailleurs.

La règle implicite est simple : plus le foncier coûte cher, plus la subvention publique nécessaire pour faire baisser le loyer en-dessous du marché doit être élevée. Dans le 7ᵉ, l'écart entre loyer libre et loyer conventionné « PLUS » dépasse 2 500 €/mois pour un T3. Il faut compenser en capital initial.

Facteur 4 — Celui qu'on mentionne rarement : la préemption

Depuis la loi SRU (2000) et surtout depuis le renforcement de 2014, la Ville dispose d'un droit de préemption urbain renforcé. Concrètement : quand un immeuble se vend, la Ville peut l'acheter en lieu et place de l'acquéreur privé pour y faire du logement conventionné. Le mécanisme est encadré (déclaration d'intention d'aliéner, prix fixé par France Domaine, possibilité pour le vendeur de retirer son bien) mais il est massif à l'échelle des arrondissements centraux.

Cet outil produit environ 1 000 à 1 500 logements sociaux par an — soit, depuis 2014, autour de 15 000 unités créées hors construction neuve. C'est peu à l'échelle du parc total (~230 000 logements sociaux à Paris), mais c'est massif à l'échelle des arrondissements où le marché est tendu et le foncier rare. La préemption explique probablement la totalité des logements sociaux ajoutés depuis 2014 dans les 1ᵉʳ, 2ᵉ, 3ᵉ, 4ᵉ et 6ᵉ arrondissements.

ArrondissementLS créés par préemption 2014-2024Part du flux LS local
1ᵉʳ~140100 %
2ᵉ~290100 %
3ᵉ~410~95 %
4ᵉ~380~92 %
6ᵉ~220100 %
7ᵉ~180~88 %

Sans cet outil, l'écart entre le 7ᵉ et le 19ᵉ serait probablement de 1 à 15, pas de 1 à 10. La préemption est l'instrument silencieux qui maintient le rattrapage à un rythme — modeste — dans les arrondissements où la construction neuve est impossible.

Ce que la loi SRU exige, ce que Paris fait

La loi SRU (Solidarité et renouvellement urbains, votée en 2000, durcie en 2013) impose à toutes les communes de l'agglomération parisienne de plus de 3 500 habitants un seuil minimum de 25 % de logements sociaux d'ici 2025. Paris atteint ce seuil à l'échelle de la Ville (~25 %), mais huit de ses vingt arrondissements sont en-dessous.

Les arrondissements en retard — 1ᵉʳ, 2ᵉ, 5ᵉ, 6ᵉ, 7ᵉ, 8ᵉ, 9ᵉ, 16ᵉ — sont collectivement soumis à des pénalités financières (~12 M€ par an), versées au Fonds national d'aide au logement, et à des arrêtés de carence préfectoraux périodiques. La Ville a la possibilité, via délégation interne, de mutualiser le respect du seuil entre arrondissements — mais cette mutualisation n'efface pas l'inégalité géographique de la disponibilité.

Trois leviers pour la décennie qui vient

Les délibérations récentes du Conseil de Paris identifient trois grands leviers pour réduire l'écart 7ᵉ / 19ᵉ :

  1. Préempter plus — l'outil est contraint par le rythme des ventes réelles. La Ville préempte aujourd'hui environ 8 % des transactions éligibles ; pousser ce ratio à 15 % suppose de doubler les équipes d'instruction et la trésorerie de portage.
  2. Conventionner l'existant — transformer du parc privé en conventionné via le bail à réhabilitation (le propriétaire conserve la propriété mais loue à un bailleur social pendant 12 à 25 ans, en échange d'avantages fiscaux). Outil discret, en croissance régulière (+12 % par an depuis 2019).
  3. Densifier les équipements publics — construire au-dessus des gymnases, écoles, parkings publics. Le programme « Réinventer Paris » a expérimenté cette piste sur une vingtaine de sites depuis 2015.

Aucun de ces leviers n'est rapide. La géographie du logement social parisien s'est écrite sur un siècle. Elle se réécrit à l'échelle de la décennie.

Comparaison · Berlin, Vienne, Londres

À titre de cadrage international, voici comment se positionnent quatre grandes capitales européennes sur le ratio « logement public / parc total » :

  • Vienne : ~43 % (record européen, héritage de la Wiener Wohnen du XXᵉ siècle).
  • Paris : ~25 % (moyenne ville).
  • Berlin : ~17 % (parc en érosion depuis les privatisations 2004-2012).
  • Londres : ~24 % (incluant le parc des boroughs).

Paris se situe dans la moyenne haute européenne. Mais c'est aussi la capitale où la dispersion intra-urbaine est la plus forte — l'écart 4 % / 40 % du 7ᵉ au 19ᵉ n'a pas d'équivalent à Vienne (où la dispersion entre districts dépasse rarement 1 à 4) ni à Londres (où elle dépasse rarement 1 à 6).

La spécificité parisienne n'est donc pas le niveau global de logement social — il se situe dans la moyenne européenne. C'est l'inégalité géographique interne entre arrondissements, héritée d'un siècle de foncier différencié, qui distingue la capitale des autres grandes villes européennes. La marge de mouvement à court terme de cette inégalité — par préemption, conventionnement de l'existant, densification — est documentée dans les délibérations parisiennes ; elle reste contrainte par la disponibilité réelle du foncier.


Sources : Inventaire SRU 2024 (DRIHL Île-de-France) · Fichier RPLS (répertoire du parc locatif social, SDES, 2024) · DVF+ (mutations foncières, ministère du Logement) · Atelier parisien d'urbanisme (Apur) — études foncier et logement 2022-2024 · Délibérations Conseil de Paris 2014-2025 · Eurostat / Housing Europe pour les comparaisons internationales. Taux calculés sur résidences principales.