Le débat national sur les cabinets de conseil dans la sphère publique est dominé, depuis le rapport sénatorial de 2022, par quelques noms emblématiques : McKinsey, BCG, Bain, Roland Berger, plus les Big Four de l'audit (EY, KPMG, Deloitte, Mazars). À l'échelle d'une grande ville comme Paris, la composition réelle du portefeuille de marchés conseil-études peut être lue directement à partir des données publiques. C'est l'objet de cet article.
Cette enquête décrit, à partir des marchés publics notifiés par la Ville cette année-là, qui touche réellement de l'argent public parisien sous le label « conseil et études », pour combien, et sur quels objets. Elle ne porte ni sur les délégations de service public, ni sur les contrats du CASVP ou des bailleurs, ni sur les marchés des opérateurs publics rattachés. Elle porte uniquement sur les marchés Ville stricto sensu, dans un périmètre identifié comme « conseil, AMO, audit, étude, expertise ».
La méthode : un filtre par objet et par famille CPV
Les 151 marchés publics retenus correspondent au croisement de deux filtres :
- soit l'objet du marché contient un mot-clé du conseil (« conseil », « étude », « audit », « AMO », « assistance », « expertise », « évaluation », « schéma directeur »)
- soit la famille CPV (classification européenne de la commande publique) est « Services aux entreprises »
Le périmètre couvre donc les marchés strictement consultatifs (conseils stratégiques, audits ponctuels) et les marchés d'AMO — assistance à maîtrise d'ouvrage — qui forment une part dominante du conseil municipal réel. Il n'inclut pas : les marchés de travaux purs, les fournitures, les délégations de service public, les marchés d'exploitation.
Total cumulé sur ce périmètre : 87,6 millions d'euros (montants maximaux notifiés). C'est environ 0,9 % du budget de fonctionnement de la Ville en 2024 (~9,4 Md€) — un ordre de grandeur dans la moyenne des grandes communes françaises.
Le top 10 nominatif des cabinets en 2024
En filtrant les marchés à un titulaire identifié (hors « marchés multi-attributaires », hors fournisseurs sans nom — ces caveats sont discutés plus bas), le classement 2024 est :
| Rang | Titulaire | Marchés | Montant max | Spécialité dominante (objet du marché) |
|---|---|---|---|---|
| 1 | O CONNECTION | 1 | 6,11 M€ | Production déléguée — sites Ville et abords |
| 2 | MC2I | 3 | 5,55 M€ | AMOA système d'information (PLU bioclimatique, etc.) |
| 3 | AEC — Énergie et Climat | 1 | 5,00 M€ | AMO juridique-financière, renouvellement chaleur urbain |
| 4 | BearingPoint France | 1 | 5,00 M€ | AMOA refonte SI Finance Ville |
| 5 | Digital Story | 1 | 4,00 M€ | Production audio-vidéo séances Conseil de Paris |
| 6 | JCDecaux France | 5 | 2,14 M€ | Production-pose-dépose signalétique |
| 7 | Sémaphores | 2 | 2,10 M€ | Bilans de compétences agents Ville |
| 8 | Prolog Ingénierie | 1 | 2,00 M€ | Assistance technique hydraulique |
| 9 | Manergy | 1 | 2,00 M€ | AMO renouvellement service public chaleur urbaine |
| 10 | Enfances au Cinéma | 1 | 1,20 M€ | Production festival cinéma jeunesse |
Cumul top 10 : ~35 M€, soit 40 % de l'enveloppe totale. Aucun cabinet de conseil stratégique américain n'apparaît à ce rang.
Le Big Four au microscope
Pour répondre directement à la question implicite du débat public — « combien la Ville verse-t-elle aux Big Four et aux grands cabinets stratégiques ? » — voici la réponse, marché par marché, sur 2024 :
| Cabinet | Marchés 2024 | Montant max total | Détail |
|---|---|---|---|
| Ernst & Young (EY) | 2 | 0,13 M€ | Représentation juridique en droit de l'urbanisme · audit opérationnel et organisationnel sur la gestion de base |
| KPMG Advisory | 1 | 0,05 M€ | Audit organisationnel des fonctions support à la DAC (Direction des Affaires Culturelles) |
| Accenture | 1 | 0,77 M€ | DSIN — marché subséquent développement Paris Tennis |
| BearingPoint France | 1 | 5,00 M€ | AMOA refonte SI Finance VDP |
| Mazars / Deloitte / PwC | 0 | 0,00 M€ | Aucun marché identifié en 2024 |
| McKinsey / BCG / Bain | 0 | 0,00 M€ | Aucun marché identifié en 2024 |
| Capgemini / Sopra Steria / Onepoint | 0 | 0,00 M€ | Aucun marché identifié en 2024 |
| Roland Berger / Wavestone / Oliver Wyman | 0 | 0,00 M€ | Aucun marché identifié en 2024 |
Total Big Four + cabinets stratégiques : moins de 6 M€ sur 87,6 M€ de marchés conseil-études Ville cette année-là. C'est-à-dire moins de 7 % du total. Et l'essentiel de ce chiffre est porté par un seul marché BearingPoint sur la refonte du système d'information financier — un cas spécifique où la compétence interne n'existe pas et où l'externalisation est techniquement justifiable.
McKinsey, Bain, BCG, Roland Berger : non identifiés dans les marchés Ville stricto sensu en 2024. Cette composition contraste avec l'image courante de l'écosystème du conseil dans le secteur public, qu'il convient de situer plutôt à l'échelle des administrations centrales (cf. infra).
Familles CPV : un poids dominant sur l'informatique et l'AMO
La répartition par famille CPV des 151 marchés conseil-études :
| Famille CPV | Marchés | Montant max |
|---|---|---|
| Informatique | 5 | 34,5 M€ |
| Services aux entreprises | 65 | 18,1 M€ |
| Non classé (CPV manquant ou inadapté) | 32 | 17,4 M€ |
| Architecture / ingénierie | 31 | 5,2 M€ |
| Finance / assurance | 2 | 5,0 M€ |
| Postes / télécoms | 2 | 4,8 M€ |
| Autres familles (matériaux, transport, travaux, culture, formation) | 14 | ~2,5 M€ |
Lecture : 5 marchés informatiques captent 39 % du montant total, parce que ce sont des AMOA d'envergure (refonte SI, programmes pluriannuels). Les 65 marchés « Services aux entreprises » sont nombreux mais individuellement modestes (médiane probablement < 100 k€).

Pourquoi la composition diffère de l'échelle nationale
Trois explications complémentaires permettent de comprendre cet écart entre l'imaginaire national et la réalité parisienne :
1. La Ville a une administration nombreuse et structurée
Paris emploie environ 50 000 agents municipaux et départementaux (chiffre régulièrement cité dans les rapports d'activité Ville et les bilans sociaux). Cette taille permet d'internaliser la majorité des fonctions stratégiques que les administrations centrales — souvent plus petites en effectifs spécialisés — sont obligées d'externaliser.
2. Les besoins parisiens sont opérationnels, pas stratégiques
Les commandes Ville en conseil-études sont massivement orientées AMO technique (chaleur urbaine, SI Finance, hydraulique, signalétique, audio-vidéo) — des domaines où les Big Four généralistes n'ont historiquement pas d'avantage compétitif spécifique. Les acteurs présents (MC2I, AEC, Manergy, Sémaphores) sont des cabinets français spécialisés sur leur niche, souvent de taille petite ou moyenne, parfois implantés à Paris depuis des décennies.
3. Les marchés Ville sont fréquemment lottis et techniques
Beaucoup de marchés sont structurés en lots techniques étroits (« AMO juridique-financière chaleur urbaine lot 1 ») qui découragent les cabinets stratégiques généralistes. Ces derniers se positionnent typiquement sur des missions plus larges et plus visibles — qui se retrouvent davantage dans les administrations centrales (ministères, opérateurs nationaux).

Caveats méthodologiques importants
L'analyse présentée porte sur les marchés où le titulaire est nommément identifiable. Deux poches de données posent problème pour une lecture exhaustive :
Les marchés multi-attributaires (24 M€ en 2024)
2 marchés sur les 151 sont notifiés sous l'appellation « MARCHE MULTIATTRIBUTAIRE » pour un montant cumulé de 24 M€ (27 % du total). Ce sont des accords-cadres avec plusieurs titulaires retenus simultanément, dont la liste réelle n'apparaît pas dans le fichier d'export Open Data Paris. Pour reconstituer les vrais titulaires, il faut croiser avec les bons de commande individuels — qui ne sont pas, à notre connaissance, systématiquement publiés.
Les marchés sans nom de fournisseur (57 marchés, 18,6 M€)
57 marchés sur 151 (38 % en nombre, 21 % en montant) ont un champ « fournisseur_nom » vide ou non renseigné dans l'export. Cela peut traduire un défaut technique (donnée manquante au moment de l'export, exception non gérée) ou un problème de complétude du portail. Quoi qu'il en soit, ces 18,6 M€ ne peuvent pas être attribués à des cabinets identifiés.
Au total, environ 48 % du montant cumulé des marchés conseil-études 2024 est attribuable à des cabinets identifiés. Les 52 % restants sont en partie « invisibles » dans le sens d'inattribuables nominalement à un acteur. Cette opacité partielle ne change probablement pas l'image globale (rien n'indique que les Big Four se cacheraient massivement derrière les multi-attributaires), mais elle limite la précision du tableau.
Comparaison avec les administrations centrales
À titre de cadrage : selon le rapport sénatorial sur les cabinets de conseil de mars 2022, certaines administrations centrales (ministères, agences nationales) affichent des ratios « conseil-études / budget de fonctionnement » qui peuvent atteindre 2 à 3 %. Paris à ~0,9 % se situe nettement en-dessous.
Le débat national sur le poids des cabinets dans la décision publique ne se joue donc pas à l'échelle des grandes villes françaises. Il se joue à l'échelle des administrations centrales, où :
- Les missions externalisées sont plus stratégiques (réformes structurelles, plans pluriannuels)
- Les cabinets stratégiques (McKinsey, Roland Berger…) ont historiquement leur cœur de cible
- Les ratios financiers sont plus élevés
À l'échelle municipale, et particulièrement à Paris, les acteurs et les sujets sont autres.
Ce que ces chiffres ne disent pas
Cette analyse s'arrête à ce que les marchés publics 2024 publiés par la Ville permettent de mesurer. Elle ne dit pas :
- Qui paie quoi à l'échelle des opérateurs rattachés — les marchés des bailleurs publics (Paris Habitat, RIVP, Elogie-Siemp), du CASVP, de Paris Musées ne sont pas dans ce périmètre. Une partie du conseil consommé par la « sphère Ville élargie » se trouve là, à un volume vraisemblablement supérieur à celui des marchés Ville stricts.
- L'évolution dans le temps — le pipeline open-public-data n'a, à cette date, pas enrichi les codes CPV pour les marchés antérieurs à 2024, ce qui empêche une analyse de trajectoire pluriannuelle robuste sur ce périmètre. C'est un chantier à venir.
- La qualité du conseil rendu — un cabinet peut être très bien noté (livrables solides, recommandations utiles) pour un montant modeste, ou décevant pour un montant élevé. Les délibérations de notification ne capturent que le combien, pas le comment.
Ce qu'elle dit, en une phrase : le portrait des cabinets qui touchent de l'argent public parisien en 2024 — cabinets français spécialisés en AMO technique au premier rang, prestataires SI internationaux ensuite — diffère de la composition mise en avant dans le débat national sur McKinsey et les Big Four. Cette différence ne tranche pas la question de savoir si la Ville externalise « bien » ou « mal » son expertise — c'est un sujet d'évaluation à part entière. Elle indique que la nature des prestataires retenus est principalement technique et opérationnelle, plutôt que stratégique généraliste.
Sources : Pipeline open-public-data, fichier marches-publics/marches_2024.json (export depuis Open Data Paris « Marchés notifiés » + enrichissement DECP data.gouv.fr partiel) · Filtrage : objet contenant l'un des mots-clés conseil, étude, audit, AMO, assistance, expertise, évaluation, schéma directeur OU famille CPV = « Services aux entreprises » · Recherche Big Four / cabinets stratégiques par sous-chaîne stricte sur le nom du titulaire. Les analyses sont strictement limitées à 2024 ; l'enrichissement CPV des exercices antérieurs reste à compléter dans le pipeline pour permettre une comparaison historique. Périmètre : Ville de Paris stricto sensu, hors EPL et SPL rattachés.